Haīti : Logique de guerre ou parfum d’un autre temps ? Par Leslie Gélin

Les valeurs démocratiques et civilisatrices sont un peu partout utilisées comme accessoires ou prétextes pour alimenter, justifier ou défendre une certaine logique de guerre. Nous en avons fait le triste constat chez les deux géants économiques du monde où les théoriciens tentent de maquiller une guerre commerciale en choc de civilisation.

En Turquie, Erdogan, au nom de ces mêmes valeurs prises pour accessoires, continue son offensive en Syrie malgré le cri d’alarme d’une certaine communauté internationale qui ne peut que protester énergiquement sur papier quand ces intérêts ne sont pas tout à fait lésés et malgré qu’il soit membre de l’OTAN et signataire de sa charte. Le président français Emmanuel Macron, imprudent certes mais sincère, en osant déclencher l’alarme de la mort cérébrale de l’organisation atlantique se sent bien confortable pour justifier son idée d’une Europe de La Défense qui redonnerait à la France un leadership mondial que le déterminisme historique semble lui ravir progressivement. C’est cette même logique de guerre qui est en train de pulvériser le Venezuela dans ce monde où Oser est un délit.

En Haïti , les intérêts personnels lésés d’une frange d’une certaine élite économique ont réactivé une lutte dont on pourrait juger la logique dépassée et ont du même coup apporté de l’eau au moulin d’une opposition déjà en panne de segment et ,donc, de désactivation.
Peut-on dans tous ces cas dire qu’il se dégage dans notre humanité le parfum d’un temps nouveau ?

L’effondrement du mur de Berlin et l’éclatement du l’Union soviétique après la démission de Gorbatchev à la tête du soviet suprême nous avait laissé voir s’ouvrir une fenêtre de liberté dans le monde mais qui n’était qu’un leurre. L’utilisation des concepts de liberté, de droits de l’homme et de libéralisme économique ayant été pris pour accessoires, la machine de l’impérialisme a déroulé son tapis partout en Europe de l’Est en tentant d’esseuler la Russie. La guerre froide s’est achevée et les vainqueurs ont écrit leur histoire.
Au nom de la démocratie, du droit à l’autodétermination des peuples et à La Défense de la souveraineté, une coalition multinationale a accompagné les États-uniens d’Amérique dans la guerre du golfe. La guerre s’est achevée par la défaite de l’Irak et l’accaparement du pétrole koweïtien par les compagnies pétrolières américaines. Rien n’a changé au profit des objectifs exprimés dans la guerre. La logique de guerre l’ayant emporté.
Aux yeux du monde complice, le printemps arabe s’est invité dans la mouvance politique, culturelle et économique du monde jusqu’à s’être obstrué en Syrie. La situation ne s’est guère améliorée malgré la démission ou la mort de Ben Ali, de Moubarak ou de Kadhafi . Le mode de gouvernance n’a pas changé dans le monde ni dans ces pays qui ont séjourné ces festivals de guerre interne et d’électricité sociale.

Quand la guerre éclate, ce sont les enjeux économiques et culturelles qui expliquent la logique de guerre mais pas les concepts passe-partout de liberté, de droits de l’homme ni de démocratie.
La guerre commerciale que les deux plus grandes puissances économiques du monde se sont livré peut avoir de sérieuses retombées sur l’économie du monde mais la solution ne sera bénéfique qu’à ces deux économies ou à l’une des deux.
En Haïti, Jovenel Moïse a osé tiré une pierre sur le miroir sacré des intérêts de l’oligarchie alors qu’il est arrivé seul, mais pas solitaire, au pouvoir. Tout de suite , la logique de guerre s’est déclenchée. Il est acculé de tous les mots et le prétexte révolutionnaire est en marche à l’instar d’une rivière sans source mais qui est alimentée par des cours d’eau imprévisibles et surprenants.

Jovenel Moïse n’a pas l’opposition politique haïtienne comme adversaire. De même que Michel Martelly n’avait pas l’opposition politique comme adversaire lors des manifestations projetées, certes par cette opposition, qui risquaient de le détrôner après son voyage en Allemagne suite au petrolegate du golfe de la Gonaïves. L’opposition politique, à l’exception du parti de Moise Jean-Charles, est utilisée comme outil dans cette bataille infernale qui oppose le pouvoir politique et une partie non négligeable du secteur des affaires qui fait sortir ses griffes pour sauver ses privilèges. Le grand risque pris par Jovenel Moïse est de s’attaquer au système financier national dans sa partie la plus sensible : l’enrichissement illégal, l’accumulation de richesses illicites au détriment de l’Etat alors qu’il n’a ni la force politique ni la force économique nécessaire pour le faire. Jovenel Moïse a donc osé.
Il est certes évident que son nom est cité dans des affaires de corruption mais il a pu bénéficier d’une carte blanche du conseil électoral qui lui a permis de participer aux élections et de remporter la victoire en deux occasions contre cette même opposition qui réclame son départ. Même quand sa mise en accusation a été rejetée à la chambre des députés, cela ne l’exonère pas des poursuites judiciaires après son mandat. Alors, pourquoi cet acharnement ?
Tout montre à l’évidence que la logique de guerre est l’interêt financier.

Jovenel est un garçon terrible qui semble jouer au «  qui perd gagne » en ouvrant dans la grotte de la corruption une fenêtre interdite.
C’est un insecte que le système financier cherche à abattre par tous les moyens mais la fenêtre qui s’ouvre ne se fermera pas facilement.
Jovenel Moïse a fait ce que Jean-Bertrand Aristide , l’un des présidents les plus populaires de l’histoire de pays n’était pas arrivé à faire. Il pourra payer cher la facture si la population , déjà anesthésiée par les conséquences du blocus économique du secteur des affaires, n’arrive pas à le comprendre.

La logique de guerre se cache toujours derrière des thèmes d’éthique comme démocratie , pauvreté, decapitalisation de la classe moyenne et bien d’autres encore. En réalité ce sont des mots-passeports utilisés pour la consommation interne et/ou externe mais qui n’ont rien à voir avec la vraie logique de guerre.
C’est après le refus du président de ne plus engager l’Etat dans des contrats de 1.5 millions de dollars pour un kilomètre d’asphalte que les hostilités ont commencé. C’est après que le président de la République eut déclaré que tous les contrats signés par l’Etat durant les dix années qui ont précédé sa présidence ont été surfacturés que les hostilités ont commencé.
Jovenel Moïse s’est aussi monté trop naïf en s’attaquant à ses dossiers sensibles sans se doter de moyens forts. Mais l’histoire ouvre aussi ses portes à des acteurs terribles qui défient son évolution naturelle en modifiant parfois sa marche normale sans trop le vouloir.

Si la gouvernance politique était la principale logique de guerre, une entente politique serait déjà trouvée. Cependant, la logique de guerre est bien trop profonde et les véritables acteurs se cachent encore dèrrière une opposition politique qu’elle commande par des moyens que nul n’ignore.
Nous nous approchons sûrement vers une conjoncture regrettable dont nous n’aurons pas l’éthique de savourer. Les jours qui se succèdent sont bien annonciateurs de cette conjoncture démoralisante.
Haïti n’a jamais été une démocratie. Aujourd’hui elle n’est même plus un État de droit voire un État de droit démocratique.
Je sais qu’une nouvelle société peut naître d’un chaos collectif mais je sais aussi que tout chaos collectif peut engendrer des pertes énormes que la dialectique pourrait éviter.

Je lance un appel fort à toutes les couches de ma société. Je lance un appel au patriotisme de tous et de chacun, au sens du devoir et de la responsabilité personnelle de tous et de chacun pour éviter d’écrire l’histoire de notre nation à l’encre rouge.
J’invite encore les acteurs à la transcendance et au dépassement de soi. Sauvons la nation ! Sauvons ce pays ! Ne laissons plus parler nos émotions.
Nous pouvons ensemble écrire une autre histoire sans le sang de nos frères. Ne nous laissons pas prendre dans le piège du système financier national. Le président de la république n’est pas responsable de la décote de la gourde au moment où les dollars sont stockés par le système financier. Je ne prends pas le président de la république pour un ange ni pour un enfant non plus. Il a pour devoir de rendre possible ce qui est nécessaire.

Je crois qu’il est très courageux dans ses offensives. Il est très courageux parce qu’il est le président de la république qui a su tenir tête pour la première fois dans l’histoire de ce pays après François Duvalier à ces privilégiés du secteur des affaires qui cherchent à le renverser du pouvoir. Il est courageux parce qu’il a pu se démarquer des avantages de ce secteur alors qu’il pouvait aussi profiter d’eux pour accumuler des millions. Il est courageux car , seul , il mène le combat au nom de la raison et du peuple qui s’attarde à le comprendre. Il est courageux. Son courage doit être apprécié. Son courage doit interpeler.
Cependant, « ventre affamé n’a point d’oreille » . C’est dans ces moments difficiles que le leadership d’un homme se confirme. On ne reste pas les bras croisés quand un peuple meurt. On ne s’immobilise pas quand la répression est en marche et fait souffrir son peuple. Un président ne doit jamais symboliser la pitié ni se plaindre de quoi que ce soit. Il doit toujours symboliser la grandeur. Ce qui fait la grandeur d’un homme, c’est sa capacité à s’affranchir d’une situation que l’on croirait irréversible.

Le peuple haïtien n’avait pas voté Réginald Boulos ni Dimitri Vorbes ni les autres . Le peuple avait voté Jovenel Moïse pour améliorer ses conditions de vie. Si les conditions ne sont pas améliorées, le président de la république se doit d’adopter l’attitude logique nécessaire pour atteindre les objectifs qu’ils s’étaient fixés ou en tirer la révérence. Ce qui serait extrêmement grave pour ce pays déjà trop fragilisés par des départs et des recommencements incertains.
Le dialogue des acteurs doit sauver la population de sa misère et permettre au pays de se reprendre . Il faut encore et encore prioriser le dialogue politique mais pas le dialogue économique. L’Etat doit reconquérir son espace de droit. On ne met pas un mandat présidentiel en question quand le mandataire n’a pas trahi la nation. L’honneur d’un pays ne se divise pas.

En définitive, il ne se dégage pas dans notre monde, un parfum de temps nouveau mais la logique de guerre peut se constater dépassée et causer un chambardement total qui s’ouvre définitivement sur une nouvelle gouvernance

Leslie Gélin

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