Il aura suffi de quelques secondes après une victoire éclatante pour faire ressurgir plusieurs siècles d’histoire. Après le 4-1 contre la République dominicaine au stade olympique Félix Sánchez de Saint-Domingue, Wilson Isidor a déclaré : « Hispaniola, c’est Haïti. Ici, c’est Haïti. »
Une phrase prononcée par un footballeur dans l’euphorie est devenue une question de souveraineté, de diplomatie et de mémoire nationale. La Fédération haïtienne de football soutient également que cette célébration doit être considérée dans son contexte exclusivement sportif.
Mais cette polémique ne peut être comprise sans l’histoire. Jean Price-Mars, dans La République d’Haïti et la République dominicaine, a minutieusement analysé cette île, où deux peuples, deux constructions nationales et deux États souverains ont dû s’adapter pour cohabiter. Il convient de comprendre pourquoi quelques mots d’un footballeur haïtien peuvent réveiller des souvenirs douloureux de l’île.
Et que dirait Rosalvo Bobo, grande figure du nationalisme haïtien et de la résistance à l’ingérence étrangère ? Son héritage politique rappelle qu’un peuple qui perd foi en sa propre souveraineté finit par permettre aux de déterminer les frontières de limites de sa fierté. Anténor Firmin, lui aussi défenseur de la dignité d’Haïti face aux grandes puissances de son époque, appartient à cette tradition intellectuelle qui refusait qu’Haïti soit considéré comme une nation condamnée à s’excuser d’exister.
Wilson Isidor n’est ni Bobo, ni Firmin, ni Price-Mars. C’est un footballeur. Ses propos peuvent faire l’objet de discussions, de critiques et être recontextualisés. Cependant, convertir une célébration sportive en menace territoriale risque également d’effacer la charge historique qui accompagne toute confrontation symbolique entre les deux pays.
Nos Grenadiers n’ont pas redéfini une frontière au cours de cette nuit. Ils ont remporté un match. Mais, pendant quelques secondes, un footballeur haïtien a souligné que même un peuple affaibli politiquement peut encore se sentir debout lorsqu’il observe son drapeau triompher. Le véritable débat n’est pas de savoir si Wilson Isidor a franchi les limites. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi une simple phrase exprimée après deux buts suscite autant de souvenirs de part et d’autre de la frontière.
redaction@analyseht.com





